A l’occasion du 25e anniversaire de l’AOMA (l’Association des Oulémas Musulmans Algériens), cheikh Hamza Boukoucha rédigea un éditorial d’el Bassa’ir, l’organe de l’AOMA, où il retraça un bref historique de ladite association.

Nous en reproduisons la traduction tirée du site www.notreislam.com en ce qu’elle révèle le rôle joué par ATM lors du processus de création de l’AOMA.

L’article paru le 6 mai 1955 débute ainsi:

L’association des oulémas musulmans algériens (AOMA) accueille sa 25e année

Par Hamza Boukoucha, inspecteur général de l’AOMA

Parmi les mouvements islamiques les plus féconds dans le monde de l’islam en ce qu’il a créé un renouveau exceptionnel : l’Association des Oulémas Musulmans Algériens. Comme tous les mouvements, on ne peut connaître l’ampleur de leur action sur les communautés et sur les individus que par un petit tour d’horizon, même si ce tour d’horizon n’est qu’un clin d’œil sur l’état de la communauté avant la création de ladite association. Comme j’ai vécu les différentes phases qu’à connu l’association, de sa création à ce jour, et que je me suis mêlé à la société avant la création de ladite association, je suis en mesure de parler d’elle en connaissance de cause. A ce titre, je dis :

« La société a été sous l’emprise de la stagnation et de l’inertie avant l’existence de l’AOMA. Le désespoir s’était emparé d’elle et la soumission aveugle était devenue sa devise au point même que cela lui a fait oublier sa raison d’être. Point de personne qui œuvre à la réveiller de son sommeil ou même qui se souvienne d’elle. C’était le devoir des oulémas ; cependant, la majorité d’entre eux s’était refermée sur elle-même, leur devise étant devenue : « Si je meurs des suites de la soif, qu’il ne pleuve jamais alors. » La majorité n’aspirait qu’à échapper aux représailles de l’administration quitte à pactiser avec cette dernière. Ceux d’entre eux qui prétendaient –en apparence- rechercher l’au-delà ne le faisait qu’en se mettant au devant d’une des confréries. Ceux qui aspiraient plutôt à une élévation sociale, devenaient secrétaire d’un juge ou écrivain chez un chef militaire. Les plus heureux d’entre ceux là sont ceux qui bénéficiaient d’un poste aussi humble fut-il. Ceux qui ne pouvaient supporter de telles choses se résignaient à abandonner la patrie. Si au contraire ils demeuraient parmi les leurs, en se refusant de se soumettre, ils vivaient sans but. L’ouléma, où qu’il soit, perd sa notoriété au sein de la communauté à moins qu’il ne s’attache à quelque chose de solide, soit aux hommes des confréries, soit à l’argent, soit au pouvoir. La communauté elle-même finit par ne pas lui accorder de crédit si elle ne le voit pas emprunter un ou plusieurs de ces trois vils sentiers.

A un moment de rupture de guides rénovateurs, un groupe de personnes qui avaient abandonné le pays pour acquérir le savoir ailleurs revint au bercail. Abdelhamid ibn Badis occupait parmi ceux là la place que la pierre précieuse occupe dans le collier.

Ce groupe d’individu se mit à prêcher le retour de la communauté à la conduite des pieux prédécesseurs, par des cours et des séances de bonne exhortation. Ces cours prirent vite l’allure d’une révolution sur l’ordre établi que les masses voyaient comme la seule religion et qu’elles se mirent à défendre avec zèle. Le mouvement réformiste se répandit vite grâce au concours de journaux qu’il créait à cet effet. A Constantine apparurent al-Muntaqid (le Critique) puis al-Chihab (le Météore), à Biskra ce fut Sadâ al-Sahrâ’ (l’écho du Sahara) puis al-Islâh (le réformisme). Ces journaux faisaient foi d’un carrefour où se retrouvaient les idées de tous les écrivains libres, un bastion de la libre pensée. La jeunesse fut séduite par ces journaux car attirée par essence par tout ce qui est nouveau et attrayant. Et le penchant des jeunes pour un camp était la marque d’un succès proche.

Les maisons maraboutiques et les oulémas qui se sentaient des leurs furent ébranlés en voyant les jeunes s’éloigner d’eux et leur pouvoir, par lequel ils manipulaient les masses, se désagréger petit à petit. Ils entreprirent dès lors des campagnes pour tuer le réformisme dans le berceau, campagnes auxquelles prendront part même des oulémas de Fès. Leur fer de lance fut le journal « al-Balâgh » que publiaient les adeptes de la confrérie des ‘alawiyya. La polémique prit une ampleur terrible. Un adepte de ladite confrérie tenta d’assassiner Ibn Badis. Sa mission échoua et il fut arrêté. L’incident n’eut en rien raison de la résignation des réformistes. Au contraire, il lui donna de l’élan et de la conviction.

Vers l’an 1930, une invitation de certains écrivains à fonder une association qui regrouperait les oulémas et les lettrés commença à faire son chemin. Certains proposèrent de l’appeler l’association de la jeunesse musulmane tel qu’en rendait compte un article du journal « al-Nadjah ». D’autres proposèrent l’appellation : association de fraternité scientifique… Les festivités du centenaire de l’Algérie française et les coups de canon tirés à l’occasion allaient provoquer un éveil des consciences : l’Algérie croupissait depuis un siècle sous le joug pesant de la servitude, une servitude qui avait fini par avoir raison de sa langue arabe et qui était en voie d’éradiquer sa religion devenue l’instrument de l’administration. Le deuxième siècle s’annonçait. Les croyants attendaient l’exaucement de la promesse du messager de Dieu qui avait dit : « Allah envoie à la communauté, au début de chaque siècle, quelqu’un pour lui rénover sa religion. »

Qui allait être envoyé au peuple algérien alors que le pays ne cessait de sombrer depuis plus d’un siècle jusqu’à atteindre les bas fonds ?

Telle fut la vertu que Dieu accorda à l’AOMA. En 1931, un comité de préparation de constitua au Cercle du progrès, composé de quatre notables algérois qui désignèrent l’un d’eux, Omar Smaïl, à la tête du comité. Mohamed Ababsa –un des membres du comité- fit des navettes entre Alger, Constantine et Biskra à cet effet. Le comité établit la date de l’assemblée constitutive et le lieu où devait se produire l’événement. Il envoya des lettres d’invitation à tous ceux dont il était parvenu à avoir les adresses. Ils étaient 120 convives. Les lettres d’invitation, rédigées par Ahmed Tewfik al-Madani et signées par Omar Smaïl, envoyées, le comité eu 80 réponses. Au matin du mardi 17 dhu-l-hijja, (5 mai 1931) se sont rassemblés au Cercle du progrès, 72 oulémas et étudiants religieux du pays pour concrétiser la création de l’AOMA. Leur rassemblement public allait permettre d’étudier le texte des statuts de l’association. Abou Yaala Zouaoui fut choisit comme président de séance et Mohamed Lamoudi comme secrétaire. Les statuts de l’association, préparés par Ahmed Tewfik al-Madani et envoyés avec les lettres d’invitation, furent lus et adoptés à l’unanimité. Ce premier jour passé, les convives se réunirent à nouveau pour élire le conseil d’administration. Le choix de ce conseil ne pouvait se faire par des élections avec bulletins ni à mains levées du fait de la nécessité de passer par une étape de collecte de candidatures. L’AOMA choisi une autre méthode, celle de la présentation d’une suggestion de comité préparé à l’avance. Des noms furent donc avancés et bénéficièrent de l’approbation de tous. Cheikh Abdelhamid ibn Badis était resté à Constantine en raison d’empêchements majeurs. Le conseil élu le désigna comme Président et, dès son arrivée, il participa aux séances suivantes.

C’est ainsi que l’AOMA vit le jour et si les circonstances étaient différentes, l’administration française n’aurait jamais toléré sa création… L’administration coloniale n’a autorisé sa création à cette époque –à ce que je pense- que parce qu’elle avait la conviction que les maraboutiques allaient l’infiltrer et la détruire ou tout au moins la détourner de sa vocation. Mais cette prédiction n’eut pas lieu. Cheikh Ben Alioua –que Dieu aie son âme- a à peine publié un opuscule de propagande de sa doctrine maraboutique que la revue ach-Chihab l’a passé à la critique. Les adeptes de Ben Alioua et leurs pairs d’entre les maraboutiques ont été très vexés de cette situation et ont essayé de retourner la situation dans l’AOMA à leur profit. Ils accusèrent un revers cinglant et décidèrent d’abandonner l’AOMA. Ils créèrent une association rivale qu’ils ont appelé « l’Association de la Sunna » que présida cheikh El Hafidhi –que Dieu aie son âme-. Le gouvernement général et plus précisément l’administration des affaires indigènes portèrent assistance à la nouvelle association. Autant le sentier de nouvelle association a été tapissé de fleurs et de plantes senteurs autant celui de l’AOMA a été recouvert d’épines et d’embûches. Les hommes de l’AOMA ont été interdits de dispenser des cours dans les mosquées. Ils furent inquiétés où qu’ils allaient. Les journaux de l’AOMA étaient saisis puis interdits de parution les uns après les autres : As-Sunna, As-Sirât, Ach-Charî’a… L’administration édicta ensuite un arrêté selon quoi toute publication de l’AOMA était interdite. Elle s’en retourna alors aux auxiliaires de l’AOMA parmi les instituteurs et leur mis des entraves dans leur mission d’enseignement. Elle édicta des arrêtés de bannissement de ces enseignants. L’AOMA résista à cette tempête telle une montagne. Elle ne fut point ébranlée et ne s’est point éloignée de son chemin. Au contraire, elle s’en alla de l’avant. Cette position de l’administration par rapport à l’AOMA consolida la présence de cette dernière dans les cœurs du peuple qui sacrifia ce qu’il avait de plus précieux pour la soutenir et s’attacha à elle tel un noyé qui s’accroche à son sauveur. L’AOMA était devenue pour le peuple sa qibla (la direction vers laquelle il s’oriente) dans les grandes missions et son repère dans les événements graves qui allaient se produire.

Le gouvernement compris que la lutte contre l’AOMA par les maraboutiques n’allait pas produire l’effet escompté. Elle décida un changement au niveau du gouvernement général en changeant des hommes par d’autres à son habitude. L’AOMA a alors été autorisée à publier une revue en langue arabe ; « al-Basâ’ir ». L’administration lui promis de lui permettre l’accès aux mosquées et de ne plus l’empêcher d’enseigner la langue arabe et de la répandre. Les promesses demeurèrent lettre morte. En 1936, le congrès musulman algérien fut fondé. Avant sa création, les assimilationnistes algériens et ceux qui œuvraient pour l’obtention de la citoyenneté française parmi les intellectuels algériens de formation occidentale ne voyaient de salut pour le peuple qu’en empruntant ce chemin. Le programme de Maurice Violette leur dépeigna ce chemin sous un visage radieux.

A cette époque, un grand changement s’opéra dans le gouvernement en France : l’arrivée au pouvoir du Front Populaire. Ibn Badis saisit alors l’occasion et appela par le biais du journal « la Défense » à la fondation du Congrès Musulmans Algérien.

Lorsque le congrès pris naissance, les membres de l’AOMA inscrivirent à l’ordre du jour les revendications du peuple en ce qui concerne sa religion et en ce qui concerne l’enseignement. Le congrès adopta le programme de M. Violette en ce concerne les questions politiques. Les membres de l’AOMA présents au congrès ajoutèrent que leur acceptation du programme de Violette était subordonnée au fait qu’il ne touche en rien la personnalité musulmane. Cette exigence était une véritable tombe pour ce programme qui avait créé une fracture dans la nation algérienne. Une délégation du congrès se dépêcha en France pour présenter les revendications de la communauté. La délégation rentra avec de belles promesses et, à peine s’est elle retrouvée en Algérie, qu’elle se prépara à organiser un rassemblement pour informer le peuple des résultats. Un piège l’attendait : Cheikh Kahûl –un grand dignitaire du clergé officiel- était assassiné et cheikh Oqbi, le plus grand représentant de l’AOMA à Alger, fut accusé d’avoir commandité ce crime. Certains hommes politiques tentèrent d’accuser l’AOMA de ce crime. C’est comme ça que des ruses traîtresses sont fomentées contre ce pauvre peuple. Après un temps, l’AOMA et son représentant cheikh Oqbi furent disculpés de cette accusation. Cheikh Oqbi présenta sa démission de l’AOMA en raison de divergences d’opinion avec ses membres. Là, la guerre mondiale se déclencha et l’administration voulu faire de l’AOMA un véhicule de propagande. Cette dernière décréta un silence de mort et s’y attacha fidèlement.

Pendant cette guerre, les rangs de l’AOMA furent amputés de cheikh Abdelhamid Ben Badis, mort en résidence surveillée à Constantine. Cheikh El Ibrahimi fut expatrié à Aflou. Moubarak El Mili tomba gravement malade et décéda. Cheikh Larbi Tbessi fut assigné à résidence dans une prison militaire. Les autres parmi leurs frères de lutte demeurèrent constants mais étaient tantôt exilés, tantôt emprisonnés, tantôt bannis. Certains avaient connu la prison avant comme ce fut le cas de Ferhat Ben Deradji, le secrétaire adjoint de l’AOMA et le maître Lamine Lamoudi, le président de la jeunesse du congrès, une organisation qui soutenait l’AOMA et qui s’est désagrégée avec l’emprisonnement de son président. D’innombrables personnes, hommes du peuple et instructeurs, connurent des persécutions de différents degrés.

La guerre terminée, les hommes emprisonnés pendant la guerre furent libérés. Le bannissement de cheikh El Ibrahimi connu un terme et l’AOMA repris ses activités de plus belle. Elle se lança dans un mouvement d’édification et de formation, édifiant des écoles dans de nombreux villes et villages, en orientant la communauté sur les plans social, économique et culturel. Ce fut un guide merveilleux qui a rattaché l’Algérie musulmane au monde musulman. L’AOMA dépêcha plusieurs vagues d’étudiants dans des missions scientifiques, la plupart des membres de ces vagues d’’étudiants avaient fait leurs études à l’institut par lequel l’AOMA avait immortalisé de nom de son premier président : Abdelhamid Ben Badis.

Aujourd’hui l’AOMA entame sa 25e année de lutte, ne craignant aucune embûche, attachée avec zèle à son programme et n’attendant de rétribution que de Dieu. Dieu lui a toujours donné victoire et la victoire vient à qui sait attendre.

Ce sont là les grandes stations de l’AOMA que j’ai narrées comme si elles s’étaient déroulées en un instant. Un jour viendra peut-être où je m’attellerai à reprendre dans un opuscule l’histoire de l’AOMA dans le détail et avec des pièces justificatives. Je jure par Dieu que la place de l’AOMA dans les cœurs des Algériens aujourd’hui est celle d’une foi inébranlable dans des cœurs purs car s’est un souffle de l’islam et Dieu a prédestiné à l’islam de demeurer pour l’éternité.

 Hamza Boukoucha, revue « El Bassa’ir », organe de l’AOMA, n° 317 du 14 ramadhan 1374 (6 mai 1955)

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