Voilà ci-après une traduction du texte d’une conférence d’Ahmed Tewfik el Madani donnée au siège de l’OCI (?) une année avant l’indépendance et faisant un survol de l’histoire de l’Algérie depuis les temps anciens.
Ici commence la conférence:
Permettez-moi, avant de vous inviter dans cette courte promenade à travers les jardins luxuriants de l’histoire algérienne, de vous adresser un mot de gratitude et d’éloge à cette institution vertueuse, la Conférence islamique, ainsi qu’à son Secrétaire général, ce vaillant militant, pour nous avoir offert cette heureuse occasion de nous réunir et d’échanger opinions et discussions autour des questions les plus importantes auxquelles le monde islamique est aujourd’hui confronté.
Si la cause de l’Algérie — Mesdames et Messieurs — est une cause mondiale en raison de nos circonstances et de son influence sur la politique internationale, elle est également, par-dessus tout, une cause arabe. De son sort dépend la liberté, l’indépendance et la vie digne de chaque État de la nation arabe, du fait de l’unité de race et de langue, de l’union des sentiments et de la culture, de l’unité des douleurs et des espoirs, et de l’unité de cette civilisation que les Arabes ont bâtie ensemble jadis, et qu’ils s’efforcent aujourd’hui et s’effroceront demain, de relever de sa chute momentanée et de l’élever aux plus hauts niveaux. En même temps — Mesdames et Messieurs — la cause algérienne est une cause islamique universelle, car le véritable peuple algérien est un peuple musulman, de foi profonde, attaché au Livre, à la Sunna, et à la voie des pieux prédécesseurs. Il ressent aujourd’hui, comme depuis mille deux cents ans, qu’il fait partie intégrante de ce vaste monde islamique dont la croyance en ce qu’Allah Seul doit être adoré est le lien le plus ferme, consolidé par le Coran, dont aucune main humaine ne peut altérer l’intégrité.
L’Algérie arabo-musulmane est donc riche de sa glorieuse histoire, tant durant l’ère préislamique que pendant la période islamique. Son histoire compte des pages éclatantes, où se mêlent la puissance guerrière et la délicatesse de la civilisation, où les bâtisseurs d’États tombent dans les bras des savants, des poètes et des hommes des arts.
Le trait fort de l’histoire algérienne, de ses premiers âges jusqu’à aujourd’hui, est l’abnégation de ce peuple pour la liberté et son acharnement pour l’indépendance. Cette terre combative a vécu, autrefois appelée Numidie dans l’histoire ancienne, ou Maghreb central dans l’histoire arabe, ou Algérie dans l’histoire contemporaine depuis le XVe siècle, une vie marquée par la liberté et la souveraineté.
Aujourd’hui encore, un homme politique arrogant, menteur, peut prétendre dans un discours mondial que l’Algérie n’a jamais été une patrie ni un peuple, et qu’il n’a jamais entendu parler de cette terre[1]. Nous dénonçons cette fausse affirmation par la preuve de l’histoire et la réalité, et affirmons que cette terre algérienne aiguise sa trace dans l’histoire préislamique, lorsqu’elle s’appelait Numidie et qu’elle luttait pour son indépendance. Elle s’inscrit ensuite dans l’histoire islamique, indépendante et souveraine, parfois en tant qu’État régional du Maghreb central, d’autres avec une souveraineté plus large englobant tout le Maghreb.
Si j’ai choisi comme titre ce soir : « Lumières sur l’histoire algérienne », c’est pour démontrer brièvement les fondements de la civilisation anciennement et récemment.
Une vérité incontestable de l’histoire : comme les autres régions du Maghreb, l’Algérie s’est arabisée et est devenue partie intégrante de l’Orient depuis plus de 3 000 ans, et pas seulement depuis la conquête arabe. Les Cananéens, porteurs de la civilisation d’alors, sillonnant le bassin méditerranéen pour commercer et diffuser le savoir, occupèrent les côtes du Maghreb, fondant, d’est en ouest, des cités fortes comme Béjaïa, Jijel, Tunis, Cherchell, et d’autres centres commerciaux qui, mille ans avant Jésus-Christ, furent des carrefours entre l’Orient et l’Occident, lieux d’apprentissage diffusant la langue cananéenne — langue arabe dont les gravures subsistent encore aujourd’hui sur pierre, avec leur écriture alphabétique.
L’installation des Cananéens en Algérie ne fut ni militaire ni violente, mais paisible et tranquille. Lorsque la princesse cananéenne ‘Ulaysha fonda Cirta (qui signifie « la nouvelle cité »), l’atmosphère annonça la naissance d’un État colossal, organisé, avec une architecture remarquable, dont l’histoire continue de nous interpeler, ayant dominé, en tant qu’État indépendant, l’ensemble du Maghreb. Cirta, plus tard appelée Carthage, adopta la langue arabe de l’État, demeurant ainsi pendant près de 900 ans, jusqu’à sa destruction par l’impérialisme romain en 150 avant J.-C., à la suite de laquelle 800 000 personnes furent tuées, la ville rasée, sa bibliothèque détruite.
Peu savent que les citoyens de cet immense État maghrébin furent les premiers à découvrir l’Amérique lors de leurs voyages vers l’ouest, et explorèrent également la côte africaine jusqu’au sud du Cameroun. Le voyage de Hannon l’Africain, ainsi que le Traité de Magon sur l’agriculture, nous sont connus ; un bloc de pierre retrouvé au Brésil, gravé de mots cananéens, porte témoignage de ces explorateurs, preuve de l’arabité du langage qu’ils utilisaient.
Après Carthage, la Numidie émergea sur l’ensemble du territoire algérien contemporain, consolidant son pouvoir avec l’héritage punico-carthaginois. C’est là que le roi Jugurtha, figure éminente, mena une armée contre l’impérialisme romain pendant 30 ans sur ces mêmes terres, dans la même lutte aussi acharnée pour l’indépendance que celle menée aujourd’hui, dans la même bataille, portée par la même bannière, celle de l’Armée de Libération Nationale, élevée au rang de l’arabité et de l’islam.
L’arrivée de l’islam ouvrit une ère nouvelle, unissant ici la foi qui promeut la justice et le bien, et là-bas la volonté d’un peuple attaché à son indépendance, rejetant tout conquérant — arabe, romain ou byzantin. À l’époque de la Kahina, dans les Aurès, les deux forces s’affrontèrent, jusqu’à la victoire de l’islam, emmenée par Tariq ibn Ziyad, réunissant Arabes et Berbères sous la bannière de l’unicité, franchissant les Pyrénées vers l’Andalousie, accomplissant la prophétie coranique :
« Souvenez-vous de la grâce d’Allah envers vous : quand vous étiez ennemis, Il réconcilia vos cœurs… »
Depuis ce jour, l’Algérie devient partie intégrante de l’histoire arabe et islamique, préservant son esprit local et son indépendance sous le signe de l’arabité et de l’islam.
Une autre vérité historique montre l’attachement de ces terres à leur souveraineté politique : elles furent la première province islamique d’Afrique à s’émanciper du Califat. En 169 H, Abd al-Rahman ibn Rustam fonda la dynastie Rustumide à Tiaret, indépendante du Califat omeyyade, puis abbasside. Ce fut fait en même temps que l’émancipation d’Al-Andalus sous Abd al‑Rahman « al-Naciri ». S’ensuivirent les indépendances du Maghreb : l’Ifriqiya (Tunisie, sous la dynastie aghlabide en 185 H), et jusqu’en Égypte (dynastie tulunide, 254 H).
La dynastie Rustumide, apparue dans le Maghreb central, était profondément kharijite (conformément à l’école d’Abd Allah ibn Ibadh), appliquant la choura, avec un conseil de direction, un corps militaire, judiciaire, assurant la justice et la sécurité, tout en respectant les dhimmis. Elle dura 136 ans, avec sept imams successifs. Sous sa protection, la science et la littérature fleurirent : Ibn Hamad, Ibn al-Hirma, Ibn al-‘Afra, Ibn al-Sanusi, etc. Aujourd’hui encore, dans le sud algérien, environ 50 000 descendants y adhèrent, préservant leur foi et leurs mœurs, après avoir fui vers le sud suite aux changements de gouvernement et de doctrine en Algérie.
Tout comme la première période d’indépendance algérienne reposait sur la foi, l’indépendance élargie du Maghreb central s’enracina elle aussi dans une réforme religieuse : au début du 3ᵉ siècle H., une dynastie chiite expansionniste (les Fatimides) s’implanta dans le Maghreb, rapidement elle étendit son pouvoir jusqu’en Égypte, fondant la ville de Mahdia, construisant la mosquée Al-Azhar et la ville du Caire.
Mais cette dynastie ne resta pas longtemps en Algérie : elle transféra son administration vers l’Orient, et à son départ s’élevèrent plusieurs États indépendants : les Almoravides au Maroc, les Hammadides au Maghreb central, les Zirides en Ifriqiya.
Les Hammadides, fondés en 398 H. (1007 apr. J.-C.), établirent leur capitale d’abord à Qal’a, puis à Béjaïa, une ville magnifique sur la Méditerranée, avec jardins, palais, mosquées et écoles, aux marchés animés. Ils attirèrent intellectuels, poètes, savants des terres orientales et d’Andalousie. Le poète Abd al-Jabbar ibn Hamdis sut chanter leur gloire.
Béjaïa rivalisa avec Cordoue, Le Caire et Bagdad. Ibn Ali al-Sanhaji relata ces splendeurs dans son Nubdha al-Muhtaja, et des figures comme Ibn al-Rammah, Ibn al-‘Adhra, et d’autres marquèrent les lettres et les sciences de cette époque.
L’arrivée des Hilaliens et des Sulaymites, tribus bédouines venues d’Égypte orientale en grand nombre — près d’un million selon certains — bouleversa ce paysage urbain, provoqua conflits et effusions de sang. Deux conséquences majeures : l’arabisation définitive de l’Algérie, car ces tribus absorbèrent les tribus berbères, imposant l’arabe, encore langage des régions du sud, et formidable transformation démographique et culturelle ; et le déclin des États maghrébins, incapables de résoudre cette crise, se repliant avant de subir l’amputation territoriale et le danger d’une invasion étrangère — les Normands s’emparant des côtes africaines après avoir ravagé la Sicile.
La réponse vint avec la dynastie almohade, fondée à Nedroma (Algérie) par `Abd al-Mu’min ibn ‘Ali en 524 H. (1130 apr. J.-C.). Elle instaura une réforme religieuse et un renouveau politique. En quarante ans, elle unifia le Maghreb, supprima les reliquats des Hammadides, des Zirides, repoussa les envahisseurs normands, organisa l’administration, l’impôt, le système judiciaire, réintégra les Hilaliens en leur attribuant des terres, intégrant les anciennes tribus bédouines dans le corps politique. Elle rendit à toutes les régions une stabilité durable, favorisa un renouveau intellectuel, littéraire et artistique toujours visible aujourd’hui, influencé par les poètes andalous, les moaxaja, et les traditions populaires hilaliennes.
Des figures marquantes émergèrent : Yusuf ibn Ibrahim al-Warjalani, Muhammad al-Jazairi, al-Qurra Sharif ibn Masarra, ‘Aisha bint ‘Amara al-Sharifa, etc. L’Algérie almohade développa aussi une marine militaire, fortifia son port, devenu l’un des comptoirs les plus sûrs de Méditerranée, aujourd’hui réutilisé comme base navale.
À la disparition almohade, naquirent en Algérie plusieurs dynasties régionales. La plus durable fut celle des Ziyyanides (ou Mérinides à Tlemcen), fondée par Yaghmurasan, gouvernant plus de 300 ans. Ce fut un siècle de splendeur culturelle et architecturale à Tlemcen, attirant savants, poètes, ingénieurs (comme le fabricant de la clepsydre Ibn al-Faham) et juristes (Ibn Marzooq, Ahmad al-Wansharisi, etc.). Les Ziyyanides portèrent pour la première fois en Algérie le titre Amir al‑Mu’minin, marquant leur autorité religieuse et politique. Leurs monuments et écoles témoignent encore de leur rayonnement.
Cependant, au XVe siècle, l’effondrement de Grenade provoqua l’invasion espagnole des côtes maghrébines. Les Turcs ottomans, appelés à l’aide, repoussèrent ces invasions, et l’Algérie, tout en s’insérant dans l’Empire ottoman, conserva son autonomie administrative, militaire et diplomatique. À partir de 1510, Alger devint capitale d’une régence algérienne : libre en politique intérieure, indépendante dans sa gestion militaire et maritime, signant des traités internationaux (avec Espagne, France, Danemark, Italie, Angleterre, États-Unis…).
Forte d’une flotte de 220 navires et 30 000 hommes, cette Algérie ottomane mais autonome n’était pas une piraterie anarchique, mais comparée aux flottes européennes privées (britanniques, françaises, portugaises, espagnoles…), elle exerçait une guerre maritime légitime. Elle soutint la révolte grecque, en coordination avec l’Égypte, mais subit une grave défaite lors de la bataille de Navarin en 1827 contre les puissances anglaise, française et russe. Ce coup porté à la marine algérienne affaiblit l’Algérie, contribuant à la conquête française de 1830.
Il s’agissait en réalité de l’invasion d’un État souverain, reconnu comme tel par de nombreuses puissances — y compris la France, l’Angleterre, les États-Unis. Pendant trois siècles d’indépendance, l’Algérie avait non seulement conservé sa puissance militaire, mais aussi son élan social, son urbanisme, son érudition, produisant des figures comme ‘Isa ibn Muhammad al-Thaalibi, Yahya ibn Salih al-Milyani, Sa‘id al-Maqri, Ahmad ibn ‘Amar al-Jaza’iri, ‘Umar al-Munqalati, numérisant l’héritage andalou dans le célèbre Nafh al‑Tib fī Ghusn al‑Andalus al‑Ratib d’al-Maqri.
Al-Maqri fut l’un des premiers à chanter publiquement les louanges de l’Algérie moderne, notamment à Damas :
« Mon cœur s’attache à son amour… Ô mon juge, aimer le pays d’Algérie suffit… »
Cette terre algérienne, humble et résistante, resta totalement indépendante pendant huit cents ans sous ses États régionaux, puis cent cinquante ans au sein d’un Maghreb élargi, maintenant son autonomie. Son combat l’attend maintenant, et il est proche de sa victoire.
Depuis 1830, le colonialisme français a instauré un régime brutal, violent, féroce. Il a brisé l’éducation, persécuté l’islam, interdit l’arabe, chassé les habitants, accaparé leurs terres, les reléguant à l’état d’esclaves. Ces années furent le théâtre d’une lutte héroïque, d’une rébellion constante, d’actions politiques et militaires pour briser le joug et reconquérir l’indépendance.
La lutte d’Abdelkader fut écrasée après cinquante ans. Les révoltes de Mokrani, des Ouled Sidi Cheikh, dans l’Aurès, échouèrent aussi. Le peuple algérien paya un tribut de vies équivalant à la moitié de sa population ancienne. Mais notre révolution gigantesque, commencée le 1er novembre 1954, traverse aujourd’hui sa sixième année. Malgré la puissance, la brutalité et la répression implacables de l’adversaire, elle rétablira la justice et rendra l’indépendance à ce peuple glorieux, qui a cru en la liberté, sacrifié abondamment, et, malgré tout, en sortira libre et heureux, debout sur les terres de ses ancêtres, fier de son arabité et de son islam, fier de son histoire glorieuse. Je vous remerc
[1] Il parle de De Gaulle et ceci s’applique aussi à Macron et à d’autres politiques français !
