Comment l’Algérie est-elle devenue « arabe »?

Ceci est un article de cheikh Benbadis paru dans son journal ech-chihab numéro du mois de février 1938.

Il est indéniable que la nation algérienne était amazighe (berbère) depuis la nuit des temps. Aucune des nations qui sont entrées en contact avec elle n’a réussi à la détourner de son essence, à la détacher de son amazighité ou à l’assimiler. Au contraire, c’est elle qui absorbait les conquérants, lesquels venaient à elle et devenaient semblables à tous ses autres enfants.

Puis, lorsque les Arabes vinrent et accomplirent la conquête islamique de l’Algérie — une conquête visant à propager la guidance et non à imposer une domination, et à établir la balance de la justice véritable entre tous les hommes, sans distinction entre les Arabes conquérants et les Amazighs, enfants autochtones du pays —, ces derniers embrassèrent l’Islam. Ils apprirent la langue de l’Islam, l’arabe, de leur plein gré, et virent les portes du progrès dans tous les aspects de la vie s’ouvrir grandement devant eux. Ils se mêlèrent alors aux Arabes par les alliances matrimoniales, les côtoyèrent dans les cercles du savoir, partagèrent avec eux la gouvernance politique ainsi que le commandement des armées, et s’associèrent à eux dans toutes les sphères de l’existence. Ensemble, ils édifièrent le monument de la civilisation islamique, l’exprimant et en déployant l’étendard à travers une seule et unique langue : la langue arabe éternelle. Ils s’unirent dans la foi et la doctrine comme ils s’unirent dans la littérature et la langue, devenant un seul et même peuple arabe, uni et fusionné au plus haut point. Quelle division pourrait-elle subsister dès lors que les cœurs et les langues se sont unis ?

La langue du jeune homme est une moitié de lui-même, et l’autre moitié est son cœur,

Il ne reste de lui, au-delà de cela, qu’une image de chair et de sang.

D’autant plus que le sang s’est mêlé par le mariage entre des peuples qui professent une religion ne faisant aucune distinction entre les races et n’établissant aucune supériorité entre les couleurs de peau.

Les enfants de l’Algérie ont revêtu l’arabité ; elle s’est mêlée à leurs âmes, a pénétré leurs cœurs, et les soleils de ses sciences ont illuminé les horizons de leurs pensées. Les sources de son éloquence ont coulé sur le bout de leurs langues, si bien qu’ils comptèrent parmi eux des savants, des orateurs et des poètes, ainsi que des soldats, des chefs de guerre et des émirs. Il suffit, pour illustrer leur multitude, de citer le chef conquérant et l’orateur hors pair : Tariq ibn Ziyad. De plus, aucun royaume fondé par les enfants du pays ne s’est établi sans être arabe en toutes choses, à l’instar des autres royaumes arabes d’Orient, surpassant même certains d’entre eux.

Aujourd’hui, la langue arabe et les lettres arabes sont la langue de la nation algérienne tout entière. Ne l’ignore qu’un nombre infime de personnes isolées sur certains sommets de montagnes, et la langue amazighe n’est plus utilisée que dans quelques rares régions, pour un usage strictement oral et local. La langue arabe y est, quant à elle, la langue de l’écrit, de l’éloquence, de l’enseignement et du discours public. Si vous voyiez la Mosquée Verte (Al-Jami’ al-Akhdar) à Constantine, vous verriez les enfants de l’Algérie venus de toutes les régions — y compris ceux qui maîtrisent l’amazighe — se presser autour des sources pures de la langue arabe, rivaliser pour triompher dans les vastes domaines de son éloquence, et coopérer pour bâtir son édifice et élever son flambeau. Ils sont prêts à endurer toutes les amertumes pour préserver cet héritage et à accepter toutes les difficultés pour le transmettre aux autres, sans chercher en contrepartie aucun intérêt personnel ni attendre aucun poste ; au contraire, ils n’attendent des tenants du pouvoir que privations et hostilité.

Si vous voyiez cela, vous constateriez de vos propres yeux à quel point cette nation algérienne est une nation arabe unie, et vous réaliseriez que quiconque prétend le contraire est soit frappé d’une ignorance absolue, soit guidé par une malveillance avérée. La nation algérienne s’est arabisée de manière naturelle, volontaire et sincère. Dans son arabisation, elle est semblable à Ismaël, l’ancêtre des Arabes du Hedjaz, qui devint arabe en grandissant parmi la tribu de Jurhum, en parlant leur langue et en s’alliant à eux par le mariage. La formation d’une nation ne dépend pas de l’unification de son sang, mais de l’union des cœurs, des âmes et des esprits — une union qui se manifeste par l’unité de la langue, de sa littérature, et par le partage des peines et des espoirs.

Si l’on regarde aujourd’hui de nombreuses nations européennes — à commencer par la France —, on constate qu’elles sont un mélange de sangs divers, ce qui ne les a pas empêchées de former une seule nation en raison de leur unité autour des éléments constitutifs des peuples. On trouve même, dans des villages de l’intérieur de la France et au sommet de ses montagnes, des personnes qui ne maîtrisent pas la langue française. Cette minorité n’a pas empêché la France — au vu de la majorité — d’être une nation unie.

C’est cette réalité pourtant bien visible en France que les extrémistes fanatiques feignent d’ignorer. En s’appuyant sur la présence locale de la langue amazighe dans certaines régions et sur l’ignorance de l’arabe par un très petit nombre d’habitants sur quelques sommets de montagnes, ils tentent de semer le doute sur l’unité arabe de la nation algérienne, façonnée par les siècles et édifiée par les générations.

Il convient de citer ici un hadith prophétique dont nous avions parlé dans de précédents numéros de la revue Al-Chihab, dans lequel se trouve le décret divin définissant ce qui fait l’arabité d’un être humain — un décret que la nature a soutenu et que l’histoire a confirmé :

Le Messager d’Allah (que la paix et le salut d’Allah soient sur lui et sa famille) a prononcé un sermon dans lequel il a dit : « Ô gens ! Certes, le Seigneur est Unique, le père est unique, et la religion est unique. L’arabité n’est pas un père ou une mère pour l’un d’entre vous, elle est simplement la langue. Quiconque parle arabe est alors arabe. » [1] (Rapporté par le Hafidh Ibn Asakir avec sa chaîne de transmission d’après Malik, d’après Al-Zuhri, d’après Abu Salama ibn Abd al-Rahman).

Le contexte de ce hadith est qu’un hypocrite avait contesté l’arabité de Salman le Perse, de Souhayb le Romain et de Bilal l’Éthiopien (qu’Allah les agrée). Le sens de la parole du Prophète « Quiconque parle arabe est alors arabe » désigne celui qui la parle et en fait sa langue par laquelle il exprime ce que contiennent son cœur et son esprit, et manifeste les formes de son émotion et de sa pensée. Ce noble hadith prophétique tranche la question par un jugement équitable, appuyé ensuite par la nature, la sociologie et l’histoire.

Signé : A. B. (ع. با)

[^1] Note du texte d’origine : Déclaré faible (da’if) par Al-Albani dans la série des hadiths faibles, numéro 926, selon le site dorar.net.

Laisser un commentaire

error: Content is protected !!