L’ÉMIR ABDELKADER ET LES DOULOUREUX ÉVÉNEMENTS DE SYRIE

Le grand Émir, Abdelkader ben Mohieddine el-Djazaïri, était un savant parmi les savants de l’Islam et un archétype illustre de la grandeur arabe. Il ne reçut point l’émirat par droit de succession, mais l’assuma comme un dépôt sacré, répondant à l’appel de sa patrie lorsque l’État algérien ottoman vit son unité brisée par le coup cruel et douloureux que lui porta la France royale, s’attaquant à une Algérie fière et combattante ; le drapeau des hommes libres fut alors abaissé et l’État colonial s’installa sur ses ruines.

En ces jours-là, alors que le vertueux moudjahid, le Hadj Ahmed ben el-Chérif, s’était replié vers sa base d’opération dans la splendide et rebelle Constantine afin de panser les plaies et d’organiser une vaillante résistance populaire, les habitants de l’Ouest algérien jugèrent nécessaire de prêter allégeance à un émir pour mener le djihad sacré, en défense de la foi et de la patrie. Dieu Tout-Puissant les inspira alors vers un homme qui n’avait alors aucun semblable dans le monde arabe : Abdelkader ben Mohieddine. Il fut l’homme de la guerre et de la politique, l’homme de la pensée et de l’étude, l’homme de l’inspiration et de la clairvoyance. Sa biographie, ses guerres et ses nobles actions ouvrirent dans la conscience de tous les Arabes de vastes horizons d’espoir ; cependant, nul parmi eux ne possédait la grandeur d’âme de l’Émir Abdelkader, ni sa détermination, sa fermeté ou sa prescience.

Après une résistance féroce et implacable qui s’étendit de 1832 à 1847, la puissance coloniale triompha du désir et de la volonté d’indépendance, ainsi que de l’élan pour sauver la patrie et l’honneur. L’Émir fut vaincu, le pacte de son État se dissout, et il se résigna au destin. Il fut conduit en France, prisonnier par la ruse et la trahison, alors qu’il avait été convenu qu’il pût se rendre, accompagné de ses hommes, de leurs femmes et de leurs enfants, vers une terre d’Islam de son choix.

Libéré après plusieurs années, il entra en pionnier dans la ville d’Alexandrie, d’où il gagna le siège du califat islamique, Istanbul. Le sultan Abdülmecid – que Dieu lui fasse miséricorde – l’y accueillit par une réception grandiose. Il fit ensuite route vers la cité séculaire de Bursa, première capitale de l’Empire ottoman, et s’établit dans une somptueuse demeure, jusqu’au jour où un terrible séisme frappa la ville et détruisit ses habitations. Il la quitta alors pour Damas, où le sultan Abdülmecid lui fit don d’un vaste palais. Il s’y installa avec sa famille et certains de ses proches, goûtant enfin au repos et à la sérénité parmi ses nobles frères arabes. L’Empire ottoman lui alloua une pension financière des plus respectables, qu’il percevait en plus des cent mille francs accordés par le gouvernement de Napoléon III, et que ses descendants continuèrent de toucher jusqu’au mois de janvier 1962, date à laquelle l’Algérie proclama son indépendance au terme d’une gigantesque révolution de libération.

À Damas, Abdelkader était un grand seigneur, respecté de tous, dont la parole était influente et écoutée. Son vaste palais devint le refuge des hommes de vertu, des savants illustres, des dignitaires religieux vénérés et des maîtres du soufisme, quelles que fussent leurs obédiences ou leurs doctrines. Il se consacra à l’étude des œuvres doctrinales d’Ibn Arabi, telles que L’Arbre du Cosmos (Shajarat al-Kawn) et Les Illuminations de la Mecque (Al-Futûhât al-Makkiyya), sujet à propos duquel le cher lecteur trouvera un long développement dans ce même numéro de la Revue d’Histoire.

Cependant, les intrigues étrangères – françaises, russes et anglaises – jetaient leurs filets et distillaient leurs venins parmi les différentes communautés résidant en Syrie et au Liban.

Ces populations étaient divisées par la religion et les rites en des voies divergentes. Se préparèrent alors le musulman sunnite, le musulman chiite, ainsi que le druze – dont la foi n’est connue que de la caste des « Sages » (Al-Uqqâl). Se préparèrent également tous les tenants du christianisme, qu’ils fussent catholiques, orthodoxes ou de rite maronite. Les dissensions initiales, qu’elles fussent religieuses ou confessionnelles, les menèrent à s’affronter sur les problèmes de la vie quotidienne et les intérêts économiques. En raison d’une ignorance flagrante qui planait sur certaines de ces communautés, et face aux ambitions des grandes puissances qui s’efforçaient d’anéantir le califat ottoman pour s’emparer de ses dépouilles, cette situation religieuse hégémonique au Levant et au Liban devint le prétexte pour attiser les feux de discordes sanglantes. La propagande des diverses puissances européennes contre l’autorité ottomane s’intensifia, que ce fût à Moscou la tsariste, à Londres ou à Paris, ainsi que dans leurs capitales secondaires respectives. L’Empire ottoman, qui peinait à peine à sortir de la crise de Méhémet Ali, gouverneur d’Égypte, laquelle avait failli causer sa perte, se trouvait alors dans un état de faiblesse et de confusion qui présageait un effondrement imminent.

Ce conflit religieux atteignit son paroxysme dans la ville de Djeddah, le célèbre port du Hedjaz, où se produisirent les événements de 1858. Les musulmans s’y soulevèrent contre les chrétiens en raison de leurs exactions répétées et de leur persistance à insulter l’État et ses fonctionnaires ; ils en tuèrent certains et en blessèrent d’autres. Parmi les victimes figurait l’épouse du consul de France dans la ville, tandis que le consul lui-même fut grièvement blessé ainsi que d’autres personnes. L’autorité ottomane jugea certains des agresseurs et prononça contre eux des sentences de mort, mais l’exécution demeurait suspendue à l’autorisation d’Istanbul, qui n’ordonnait l’application de la peine capitale qu’après une étude approfondie des attendus du jugement. C’est alors qu’arriva un navire de guerre anglais nommé Cyclope, qui pointa son artillerie vers Djeddah, exigeant l’exécution immédiate des criminels, faute de quoi la ville serait bombardée sous vingt-quatre heures. Le gouverneur ayant répondu qu’aucune exécution n’était possible sans l’ordre du Sultan, le navire de guerre commença à bombarder furieusement la ville. Le pilonnage dura vingt heures pleines, détruisant la majeure partie des quartiers de la cité et causant la mort d’une multitude de personnes. Sans l’arrivée du délégué ottoman à Djeddah, porteur de l’ordre d’exécution, et sans la pendaison des condamnés musulmans, la ville eût été intégralement rasée.

L’Émir Abdelkader observait de loin la gravité de ces événements et de leurs semblables, sachant pertinemment qu’ils ne s’arrêteraient pas là. Il constatait de ses propres yeux l’ampleur de la haine et de l’animosité qui s’étaient propagées au Levant entre ses habitants musulmans et ses sujets chrétiens. Il mesurait l’influence des Anglais sur la communauté druze et comprenait celle des Français sur la communauté maronite, chaque camp s’efforçant de réaliser ses desseins coloniaux manifestes en provoquant une discorde aveugle, dressant une faction contre une autre, afin que le sang coulât à flots, que l’anarchie s’installât, et que les puissances coloniales cupides trouvassent un prétexte pour intervenir militairement et occuper le pays.

L’Émir Abdelkader mettait tout en œuvre pour concilier les communautés et effacer les rancœurs profondes qui les séparaient, et dont les origines remontaient peut-être aux anciennes guerres croisées dans ces contrées. Mais le mal était déjà trop grand pour être guéri. Les zélotes du fanatisme chrétien maronite commirent une terrible agression contre leurs concitoyens druzes à la fin de l’année 1859, tuant plusieurs d’entre eux. Les Druzes, hommes de force, de puissance et de grande rigueur, ne pouvaient rester silencieux face à cet affront ; ils appelèrent à la vengeance et se soulevèrent contre leurs adversaires de cette communauté chrétienne – et peut-être d’autres – par de violentes opérations de représailles. La sédition aveugle submergea la majeure partie du Levant en l’an 1860, et les massacres touchèrent les villes de Tripoli, Zahlé, Lattaquié, Deir el-Qamar, Saïda et bien d’autres, pour atteindre enfin la capitale, Damas.

Là, des groupes de musulmans se rassemblèrent pour s’en prendre aux chrétiens qui se trouvaient à leur portée, en représailles aux musulmans qui avaient été égorgés comme des agneaux. Les actes de meurtre et de massacre se multiplièrent et s’intensifièrent. Un grand nombre de chrétiens se réfugia au siège du gouvernement, mais des groupes de Druzes les y attaquèrent et les massacrèrent. Les puissances coloniales accusèrent Ahmed Pacha d’être l’instigateur de cette sédition et d’avoir ordonné ces tueries. De fausses nouvelles se répandirent dans les différents pays européens, et les « bénéficiaires » de ces massacres se préparèrent à réaliser leurs objectifs coloniaux occultes.

C’est alors que le grand Émir Abdelkader accomplit une œuvre mémorable et grandiose, par laquelle il brisa les desseins des colonisateurs criminels, servit l’Islam de la manière la plus exemplaire, et rendit à l’État ottoman un fier service qui inscrivit son nom dans le monde entier. Il acquit ainsi une immense renommée, et sa valeur historique s’éleva à des sommets de grandeur. En effet, il ordonna d’ouvrir les portes de son grand palais, placé sous la garde des farouches et vertueux hommes d’Algérie, et fit savoir aux communautés chrétiennes terrorisées qu’elles pouvaient y trouver refuge, se portant garant de leur protection et de leur sécurité. Ils affluèrent vers lui, hommes et femmes, et trouvèrent en sa demeure la paix et la tranquillité. Ils formèrent une foule immense qui remplit les moindres recoins du palais ; il les nourrit, les désaltéra et les préserva de la peur et de l’effroi. Les extrémistes parmi les musulmans exaltés avaient attaqué le palais du gouvernement à Damas et tué les chrétiens qui s’y étaient réfugiés, mais ils n’osèrent point assaillir le palais du grand Émir Abdelkader. Celui-ci n’était pas seulement défendu par le commandement des valeureux Algériens, qui étaient pourtant peu nombreux, mais il était gardé par les gloires du djihad, la grandeur de l’histoire et la splendeur de la foi. C’est ainsi que s’éteignirent les feux du massacre à Damas et que la sécurité revint dans ses contrées, déjouant les plans de ceux qui agissaient dans l’ombre – tout comme ils le font aujourd’hui, par malheur, à Beyrouth et dans toutes les régions du Liban, tentant d’asseoir, par l’entremise de traîtres serviles, leur autorité et leur puissance, et d’imposer au pauvre Liban un ordre colonial immonde après avoir brisé son unité et dispersé ses enfants. Que Dieu le préserve d’un tel fléau.

Les distinctions affluèrent ensuite sur le grand Émir Abdelkader, et on l’inonda de félicitations les plus éloquentes. Les journaux du monde entier ouvrirent leurs colonnes pour magnifier son action et louer son héroïsme et sa bravoure. Le Sultan-Calife Abdülmecid – que Dieu lui fasse miséricorde – fut le premier à exprimer sa gratitude et ses félicitations les plus chaleureuses ; il récompensa son action glorieuse en lui décernant le Grand Cordon de l’Ordre du Medjidié. L’empereur Napoléon III le félicita également et lui envoya la Grand-Croix de la Légion d’honneur, exemple que suivit la majorité des États. Par son action noble, il sauva alors le Levant de l’occupation étrangère – et quelle œuvre grandiose ce fut ! Ainsi, lorsque les armées françaises débarquèrent par la suite dans la ville de Beyrouth, elles y trouvèrent un calme et une sérénité totalement rétablis. L’Empire ottoman constitua des tribunaux militaires qui prononcèrent des sentences de mort contre les artisans de cette folle sédition, qu’ils fussent musulmans, druzes ou chrétiens, et ces jugements furent exécutés. Les victimes de cette discorde s’élevèrent à environ six mille âmes.

Voici, offertes aux chers lecteurs de la Revue d’Histoire, des copies des lettres de remerciement que l’Émir Abdelkader écrivit au Sultan et aux membres du gouvernement, pour la juste compréhension qu’ils eurent de ses efforts et pour l’attribution de cette haute distinction ; documents que mes mains ont retrouvés parmi les archives ottomanes rapportées des trésors d’Istanbul.

C’est là une page de gloire et de fierté pour un grand moudjahid algérien, qui est entré de plain-pied dans l’Histoire et en a marqué les pages à jamais.

One thought on “L’ÉMIR ABDELKADER ET LES DOULOUREUX ÉVÉNEMENTS DE SYRIE

  1. J’ai retrouvé ce texte sous la forme de sept pages dactylographiées en arabe et selon ce qui y est dit, il est paru dans la Revue d’Histoire du Centre National d’Etudes Historiques. J’ignore le numéro et l’année.

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