Principes de la Révolution en Algérie

Communiqué du Bureau de l’Association des Oulémas Algériens au Caire

Plusieurs stations de radio mondiales ont diffusé hier soir la nouvelle selon laquelle le feu de la révolution a éclaté dans plusieurs régions de la patrie algérienne. Elles ont cité plusieurs localités de notre cher pays ; certaines étaient correctement prononcées, d’autres altérées, mais nous les avons reconnues, ne serait-ce qu’à l’intonation. Car elles sont des fragments de cette patrie bien-aimée que nous ne saurions oublier, même si le fou oubliait sa Layla. Nous avons grandi sur sa terre, depuis le temps où l’on nous nouait des amulettes d’enfants jusqu’à celui où nous avons arboré le pli du turban, et c’est à sa poussière que se mêleront nos ossements une fois réduits en cendres.

Puis, nous avons lu dans les journaux d’aujourd’hui quelques détails de ce que les radios avaient résumé. Les cœurs ont alors vibré au souvenir du Djihad : si ses obligations devaient être partagées, l’Algérie en recevrait une double part, par prescription et par droit de succession. Les âmes ont tressailli de joie devant ce commencement qui sera suivi d’autres développements. Cependant, une pointe de tristesse nous a saisis à l’idée que ce courage, qui est un modèle du genre, ne soit pas soutenu par des armes, et que ces foules, qui portent tous nos espoirs, ne soient pas guidées par l’armement. En vérité, le seul refrain qui émeut l’Algérien est le fracas du fer dans le tumulte du combat, et le seul parfum qui embaume ses sens est l’odeur de cette matière qu’on appelle la poudre.

Quant à nous, exilés loin de l’Algérie, par Dieu, c’est comme si les vents d’ouest nous avaient apporté — dès l’instant où nous avons appris la nouvelle — les effluves sacrés du sang. L’odorat qui a humé s’est joint à l’oreille qui a entendu et à l’œil qui a lu, faisant jaillir un sentiment ardent qui nous transporte — alors que nous sommes au Caire — comme si nous étions nous-mêmes sur les lignes de feu à Khenchela et à Batna.

Ce sont là les prémices de l’explosion provoquée par l’oppression, une réalité évidente pour quiconque sur cette terre, sauf pour la France. C’est la première lettre d’un alphabet plus long que l’alphabet chinois, traduisant la rancœur, la haine et l’animosité que l’Algérien nourrit dans son âme envers la France. Celui qui plante de la coloquinte n’en récolte que l’amertume ; la France a semé les causes de ces sentiments en lui, puis l’a traité d’une manière dont on n’infligerait pas le dixième du dixième à un animal muet, et ce, sur une période qui s’étend sur cent vingt-quatre ans.

Ce sont là les conséquences de cette politique stupide par laquelle la France gouverne l’Afrique du Nord, en cette époque où tout s’est mis en mouvement, jusqu’aux pierres, et où tous les peuples opprimés se sont révoltés pour triompher de la tyrannie des despotes. Pourtant, la France n’a tiré aucune leçon de tout cela. Ni les avertissements successifs ni les guerres destructrices ne l’ont réveillée ; elle n’a pas non plus retenu la leçon de son passé récent, lorsque ses péchés l’ont encerclée et que ses crimes l’ont accablée, la faisant tomber comme une proie sous les pieds de son ennemi en un clin d’œil. Par Dieu, si la France avait laissé dans nos cœurs ne serait-ce qu’un atome de compassion pour elle, nous aurions pitié de cette faillite qui a touché son capital en argent, en hommes, en vision et en pensée. Au point que si quelqu’un lui disait : « Aujourd’hui n’est pas comme hier », elle tenterait, par pure obstination, de faire reculer le soleil.

Le feu s’est embrasé en Tunisie, et nous avons dit : « C’est l’un des premiers avertissements, puisse la France en tirer une leçon. » Il s’est embrasé au Maroc, et nous avons dit : « Puisse-t-elle y trouver un frein. » Et le voilà qui s’embrase en Algérie. Si la France avait conservé un reste de bon sens et de raison, elle aurait suivi le courant de l’histoire au lieu de s’y opposer, et elle aurait garanti sa survie parmi les hommes, ne serait-ce que pour quelques années. Car espérer la pérennité dans l’injustice est une pure illusion, et si elle doute du revirement des situations, qu’elle interroge les vestiges de sa mère, Rome… Cependant, ce que nous avons appris de notre friction avec cette créature singulière, et ce que nous avons étudié de ses passions et de sa nature, c’est qu’elle n’agit ni par raison ni par clairvoyance. Elle n’accepte aucun partage dans la vie, et la règle sur laquelle elle fonde son action est : soit un gain total, soit une perte absolue. Sa vie est conditionnée par la mort d’autrui ; dès lors, pourquoi blâmer les gens s’ils sont convaincus que leur vie est conditionnée par sa mort ?

L’Afrique du Nord est formée de territoires contigus issus de l’héritage de l’arabité et de l’islam. Ils se sont unis en tout, et cela est l’œuvre de Dieu ; ils se sont également unis en une seule chose issue de l’esprit du Démon, à savoir le colonialisme français. S’ils s’unissent aujourd’hui dans la révolution contre l’injustice de la France et sa tyrannie, c’est peut-être là le dernier des liens divins qui ramène au premier, tout comme le dernier maillon d’une chaîne brisée rejoint le premier pour former un cercle…

C’est un dessein de Dieu pour les nations faibles, lorsqu’Il les prépare à devenir des guides et des héritières, que de faire naître en elles des aptitudes insoupçonnées qui finissent par se manifester. Qu’en est-il alors d’une nation à qui Il a tout donné, qui a régné par la justice, gouverné par la bienfaisance et marché à la lumière de la vérité, avant de s’écarter quelque peu de son chemin, ce qui a fait que Dieu s’est détaché d’elle un moment ? Et la voilà qui y revient peu à peu, avançant à pas feutrés vers Sa satisfaction, changeant ce qui est en elle-même afin que Son jugement sur elle change.

Nos ennemis, puissants hier, sont faibles aujourd’hui. Ils en sont réduits à chercher la protection des puissants ; c’est pourquoi nous les voyons dans un effroi permanent, prenant chaque cri pour une menace contre eux. Il se donnent des airs de force alors qu’ils s’effondrent. Le signe de la faiblesse du faible est de parler constamment de sa force, d’en faire étalage devant les plus faibles, de s’inquiéter outre mesure de ce que les gens disent de lui, et de s’emporter à la moindre intention ou au moindre regard — non pas de la colère de la fierté mêlée de défi, mais de la colère de la faiblesse mêlée de plainte. C’est exactement ainsi que se comportent les Français aujourd’hui.

Hier encore, le président Gamal Abdel Nasser a lancé un appel vibrant et a salué l’Algérie, qu’il considère comme une partie précieuse de sa grande patrie arabe. Les Français sont entrés dans une colère noire, sans trouver d’autre logique étayée par des arguments, ni d’autre argument confirmé par la logique, que de prétendre que l’Algérie est une partie de la France — un refrain stupide, dénué de goût et d’harmonie.

Ces mouvements ardents au Maghreb arabe — qui tendent vers l’unification et la cohésion — ont besoin de gestes sincères de la part des gouvernements de l’Orient arabe, sous forme de soutien et d’encouragement. Car notre plus grande crainte pour ces mouvements est qu’ils s’enflamment puis s’éteignent faute de combustible. Si nos riches de cet Orient — qui dépensent des millions pour leurs désirs personnels — en consacraient une partie à leurs frères opprimés, toute la terre du Maghreb serait libérée, et avec elle la Palestine.

Ces lueurs apparues dans le ciel de l’Égypte à travers les déclarations du président Gamal Abdel Nasser et des hommes de la Révolution seront suivies de foudres qui s’abattront sur le colonialisme français pour le réduire en poussière. Nous sommes convaincus que ces paroles ne se perdront pas en vain dans l’air, et nous croyons fermement que chacun de ces mots trouvera un écho profond dans l’âme de leurs frères du Maghreb arabe.

La France a englouti les parties d’une même patrie en trois bouchées, puis elle a voulu nous faire croire, ainsi qu’au monde entier, que cette opération ne s’appelait pas un engloutissement, mais une assimilation chimique par laquelle on devient une nation civilisée. Dieu l’a démentie, et sa propre nature malveillante l’a trahie : nous avons été dans ses entrailles des épines qui piquent et des douleurs qui font souffrir. Si les piqûres et la douleur s’apaisent parfois, ce n’est qu’un calme passager qui finira par revenir. Elle finira par nous vomir malgré elle, lors du dernier râle de sa vie, et nous serons la cause de sa mort.

Pour le Bureau de l’Association des Oulémas Algériens au Caire :

Mohamed Bachir El Ibrahimi

Fodil El Ouartilani

One thought on “Principes de la Révolution en Algérie

  1. J’ai retrouvé ce discours dactylographié sur deux pages à la machine à écrire, et j’ai entrepris de le transcrire sur le site d’El Madani pour le préserver de la perte. Puis, l’ayant trouvé publié, j’ai préféré l’inclure sur ce site pour qu’il témoigne de ce qui a été publié auparavant, d’autant plus que les ennemis de l’Association des Oulémas prétendent sans cesse qu’elle n’a joué aucun rôle dans l’avènement de la Révolution bénie.
    Le communiqué a été émis par le bureau de l’Association des Oulémas Algériens au Caire le 2 novembre 1954, puis distribué à la presse égyptienne et aux agences de presse internationales. Il a été publié dans le livre « L’Algérie en révolte » de Fodil El Ouartilani, et je l’ai extrait du site d’Al-Maktaba Al-Shameela, où il figure dans le recueil des œuvres de l’Imam Mohamed Bachir El Ibrahimi. (l’administrateur du site)

Laisser un commentaire

error: Content is protected !!