Que Dieu l’ait en Sa sainte garde et lui accorde Sa félicité. Il fut l’un de nos hommes d’élite, l’un des bâtisseurs illustres de notre conscience nationale, et de ceux qui immortalisèrent leur nom par des œuvres grandioses et un combat couronné de succès, inscrits en lettres d’or dans les pages d’une histoire nationale aussi riche que tourmentée.
Je crois le voir encore, que Dieu lui fasse miséricorde, avec sa haute stature, son visage lumineux et avenant où resplendissait la lumière de la foi, et sur lequel la sincérité gravait des traits si distincts que chacun pouvait y lire. J’entends encore cette parole suave, qu’il tirait du plus profond de son être, pure et limpide, exempte de toute ambiguïté, de tout faux-fuyant et de toute hypocrisie, comme s’il vous ouvrait son cœur pour que vous y puisiez à l’envi l’eau la plus douce. S’il tranchait une question, c’était avec force, foi et conviction ; s’il disputait, c’était de la manière la plus courtoise ; s’il différait d’avis avec vous, c’était sans entêtement ni fanatisme ; et s’il tenait conférence ou menait une causerie, ce n’étaient que perles de sagesse et fleuves de miel pur. Tout cela mâtiné d’une humble modestie, d’une noble moralité, d’une générosité d’âme louable, ainsi que d’une dignité et d’une fierté portées à leur degré de perfection.
Les prémices d’une rencontre
Il fut, que Dieu lui fasse miséricorde, le premier homme d’action véritable et de patriotisme authentique qu’il me fut donné de connaître en terre algérienne. Cela remonte au huitième jour du mois de juin de l’an 1925, lorsque le colonialisme oppresseur et tyrannique, exaspéré par ma présence, m’expulsa des frontières de la chère patrie tunisienne — terre de mon combat — vers la chère patrie algérienne, berceau de mes aïeux. À peine eus-je passé une nuit et un jour à Bône (Annaba), sous bonne escorte, que je pris le train pour la florissante métropole de Constantine, où des amis m’accueillirent avec une ferveur dont je garderai la gratitude tant que je vivrai. Le lendemain soir, je fus convié à une veillée qui réunissait l’élite des hommes de science et de lettres chez le cheikh Mubarak, que Dieu lui fasse miséricorde, dans la petite école coranique qu’il dirigeait alors, et qui constituait le modèle accompli des écoles arabes libres de l’époque.
Ce fut l’une des plus belles nuits d’une vie. Nous y embrassâmes tous les domaines, parcourûmes tous les horizons, passâmes en revue l’ensemble des problèmes du présent et de l’avenir, jetâmes les bases d’œuvres futures et définîmes les programmes de notre marche.
Que dire ? J’ai découvert ce jour-là l’Algérie tout entière en la personne de ce grand homme autodidacte : j’ai vu en lui l’Algérie luttant à mort pour son arabité, j’ai vu en lui l’Algérie se dévouant corps et âme pour son islam, et j’ai vu en lui l’Algérie combattant pour sa liberté et pour la jouissance de son droit à la vie.
Tout cela, je l’ai perçu à travers lui cette nuit-là. Puis, ma foi et ma certitude s’en trouvèrent fortifiées lorsque je rencontrai, la nuit suivante, cette montagne de science, ce phare de la juste direction, ce monument de la lutte et du combat, le héros immortel de l’Algérie : Abdelhamid Ben Badis, que Dieu sanctifie son âme.
Par Dieu ! Une patrie qui enfante deux hommes de cette trempe est une patrie digne de la liberté, proche d’atteindre son but. Et ce régime colonialiste scélérat, qui a frappé la nation en plein cœur, confisqué ses libertés, spolié ses terres, éloigné ses enfants des sources du savoir, des fontaines de la richesse et des magistratures du pouvoir, voulant ravaler ses habitants au rang d’une bête muette — ce colonialisme, par Dieu, est voué à la disparition et à l’anéantissement. Car il n’a pu, malgré sa toute-puissance et sa tyrannie, empêcher la nation de façonner de tels hommes.
Je ressassais ces pensées dans mon esprit, submergé par une vague d’allégresse et d’optimisme. Devant mon imagination se dessinait l’avenir de la grande patrie — le Maghreb arabe — radieux, souriant et serein, s’élançant tel un torrent impétueux vers une vie de liberté, de gloire et de dignité, vers la réalisation de l’idéal. Analysant les causes et les effets, je me surpris à m’écrier de toute la force de mon âme et de mes sens :
« Non ! Par Dieu, aucun colonialisme ne saurait triompher dans une patrie où les fondements de la mosquée de la Zitouna sont ancrés à l’image des montagnes immobiles. Non, par Dieu, les ténèbres du colonialisme, aussi sombres et épaisses soient-elles, ne sauraient subsister devant les lumières éclatantes émanant de ce bastion imprenable qu’est la maison sacrée de Dieu. »
Après les paroles, les actes
Pour en revenir à notre veillée dans l’assemblée du cheikh Mubarak, nous évoquâmes cette propagande criminelle, perverse, mensongère et erronée, menée par un imposteur de la science, un falsificateur de l’histoire, un être haineux dont le colonialisme n’avait pu apaiser le feu de la rancœur qui brûlait dans son cœur contre l’islam en général, et contre les Arabes en particulier : Louis Bertrand, alors membre de l’Académie française.
Cet homme s’inscrivait dans la lignée de ses funestes prédécesseurs qui s’étaient adonnés à la calomnie contre l’islam, travestissant sa réputation et falsifiant son histoire, à l’instar du père Lammens et de ses semblables. Il décocha une flèche empoisonnée qui n’atteignit point l’islam — car l’islam est bien trop élevé pour être touché par de telles fadaises — mais qui blessa et fit saigner les cœurs de la nation, réveillant ce qui en elle était assoupi.
Louis Bertrand prétendait, entre autres assertions, que les Romains étaient tout dans cette patrie, qu’ils étaient l’origine et le fondement de sa vie, qu’ils avaient marqué le Maghreb arabe de leur sceau propre — un sceau indélébile — et qu’ils l’avaient teinté d’une couleur immuable à jamais. Selon lui, les Arabes n’avaient fait que dérober et usurper cet héritage.
Je m’entretins alors avec l’assistance de l’ineptie de cette opinion et de la fausseté de cette théorie. Je m’étendis sur la Carthage cananéenne et son immense influence sur la vie de cette nation, ainsi que sur l’occupation des colonisateurs romains qui passèrent de longs siècles en étrangers, se contentant de l’exploitation de la terre et de l’occupation militaire. Puis, lorsque les tempêtes emportèrent leur empire, ils s’en allèrent comme s’ils n’avaient jamais prospéré la veille, ne laissant sur le sol de notre terre que des ruines.
Le cheikh Mubarak, que Dieu lui fasse miséricorde, me dit alors :
« Ce sont là des vérités que nul ne peut connaître s’il n’a accès à la langue des Européens, s’il n’étudie leurs livres, ne les examine point pour en extraire le venin et faire jaillir la vérité du milieu des monceaux de mensonges. Quant à la nation, mon frère, et à la masse des lettrés de culture purement arabe, ils en sont éloignés ; il se peut même qu’ils soient influencés par cette propagande et s’y trompent. Quelqu’un a-t-il songé à élucider les mystères de l’histoire antique pour la présenter à la nation, dans sa langue arabe claire, expurgée des scories d’une propagande partiale, préservée des mensonges et des fabulations ? »
Je répondis :
« Je prends cette tâche à ma charge. Que Dieu prolonge mon séjour en Algérie ou que je retourne en Tunisie, cette entreprise sera le point de mire de mes yeux. Il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que les mains arabes de l’Afrique du Nord ne disposent de l’ouvrage qui lèvera le voile sur cette histoire antique. »
C’est ainsi que, parmi les fruits de cette nuit bénie chez le cheikh Mubarak, je publiai environ un an plus tard mon ouvrage : Carthage en quatre époques, ou l’Histoire de l’Afrique du Nord avant l’Islam.
L’entraide dans la piété et la vertu
Six années s’écoulèrent après ces événements, et nous nous retrouvâmes de nouveau, dans la capitale Alger, pour participer à l’édification d’un monument aux cimes élevées et aux piliers solides : l’Association des Oulémas Musulmans Algériens.
Pendant ce temps, le regretté cheikh se consacrait corps et âme à l’accomplissement de son chef-d’œuvre immortel, L’Histoire de l’Algérie dans le passé et le présent. Il en avait réuni les principales sources arabes ; je m’engageai donc à lui rassembler les sources françaises essentielles et à lui en fournir la traduction en arabe pour ce qui l’intéressait. Chacun de nous se jeta dans son travail, s’y consacrant avec l’ascétisme des dévots.
Une fois la traduction des chapitres les plus importants achevée, le cheikh vint expressément à Alger. Il apporta avec lui les manuscrits de son livre, et nous passâmes environ vingt jours dans un labeur ininterrompu, ne nous arrêtant que pour de courts instants. Nous raccordions les textes, soumettions les différents ouvrages à l’arbitrage critique face aux contradictions apparentes entre les historiens de l’Orient et ceux de l’Occident, et nous nous livrions à de longs calculs chronologiques pour vérifier une date ou accorder les récits divergents d’un même événement.
Je jure que je n’ai jamais accompli avec quiconque un travail qui me fut plus cher et plus agréable à l’âme — si l’on excepte mes années de combat au sein du parti du Destour tunisien — que ce travail mené durant cette courte période aux côtés de Mubarak al-Mili. J’ai vu en lui, en ces jours, des qualités qui firent de lui à mes yeux le modèle de l’historien véridique. C’est un témoignage que je rends devant ses contemporains et devant les générations futures : une patience infinie dans la recherche, un scrupule poussé à l’extrême dans la vérification, une habileté sans pareille dans la confrontation des textes, une vue juste pour éclairer les zones d’ombre, un jugement sain sur les causes et les effets des événements, un art de l’ordonnance et de la structuration, et une élégance de style qui fait de toute l’histoire une chaîne harmonieuse.
Certes, si l’histoire de l’Algérie ne s’était résumée qu’aux dynasties islamiques qui y prirent naissance et y devinrent indépendantes — telles que les Rustamides, les Hammadites, les Zianides et les autres petites principautés — la recherche eût été plus aisée et la prospection plus simple.
Cependant, l’histoire de l’Algérie englobe, outre ces dynasties indépendantes, de longues périodes et de vastes époques où le territoire algérien formait une partie de l’unité nord-africaine, comme sous le règne des Almohades, ou bien dont une partie dépendait de l’Orient et l’autre de l’Occident. Comment dès lors mettre en lumière une histoire spécifique pour une époque où le pays ne disposait pas d’un État propre et souverain ?
C’est là que se révélaient la patience de Mubarak al-Mili et sa perspicacité. C’est là qu’on le voyait se jeter avec avidité sur les livres d’histoire relatifs aux Aghlabides, aux Almohades, aux Hafsides, aux Idrissides, aux Fatimides ou aux Mérinides, afin d’y dénicher le moindre détail concernant le territoire algérien, une de ses villes ou l’un de ses villages. Lorsqu’il y parvenait, c’était pour lui une immense victoire.
Je le vis un jour plongé dans la lecture d’un livre qui ne figurait pas parmi les références notables, et que je ne croyais d’aucune utilité pour le sujet. Je lui dis alors sur le ton de la plaisanterie, et nous en rîmes beaucoup :
« On pourrait t’appliquer ce dicton qu’un Turc dit un jour à un Arabe qu’il voyait manger une gousse de caroube : « Vous autres, ô Arabes, vous mangez un quintal de bois pour obtenir un mithqal de miel ! » »
Il me répondit :
« Mais il y a une différence : moi, il m’arrive de manger un quintal de bois sans même obtenir le mithqal de miel. »
C’est ainsi que Mubarak offrit à l’Algérie musulmane son ouvrage magistral et rigoureux, qui demeure le meilleur livre produit pour elle à l’époque moderne.
« Nos idées sont nos miroirs »
Mubarak dit dans l’introduction de son histoire :
« L’histoire n’exerce cette influence sur l’élévation des esprits humains que tant qu’elle s’appuie sur la transmission de faits avérés, s’éloigne des falsifications des esprits partisans, et s’exempte des superstitions de la plupart des anciens ainsi que des aveuglements des fanatiques parmi les modernes. »
Mubarak al-Mili suivit dans la rédaction de son œuvre la méthode de l’analyse moderne. Il ne se contentait pas de mettre en lumière les faits et de les consigner de manière brute ; il scrutait les causes et les effets, et formulait des jugements qui étaient la quintessence de sa pensée, la conclusion de ses recherches et de son investigation.
Ainsi, L’Histoire de l’Algérie dans le passé et le présent ne fut pas de ces livres arides, figés et fastidieux. Outre la rigueur historique, ce fut un ouvrage original et vivant, où transparaît la grande personnalité de son auteur : celle d’un patriote sincère, d’un musulman authentique, d’un Arabe dévoué à son arabité, et d’un homme idéaliste qui œuvre sans relâche pour atteindre son but et mener sa nation vers les sommets de la gloire et de la dignité.
Faisons ensemble, cher lecteur, une incursion à travers les pages de cette histoire, afin d’y recueillir quelques-unes des perles de pensée et des justes jugements semés par le regretté auteur, et d’y entrevoir la noblesse de ses desseins.
Entre Orient et Occident
Il écrit, en passant en revue la rencontre des civilisations orientales et occidentales dans ces contrées :
« Les faits historiques témoignent de l’ouverture de cœur des Africains en général envers les civilisations orientales et de la rapidité avec laquelle ils s’en imprégnèrent, ainsi que de leur rejet des civilisations occidentales et de la répulsion qu’elles leur inspiraient. Le chercheur pourra certes trouver dans les replis de l’histoire des détails isolés qui n’appuient pas ce jugement, mais ils sont rares et ne sauraient le contredire ni l’infirmer. » (Vol. 1, p. 43)
Un traître reste un traître
Le cheikh Mubarak nous rapporte l’histoire du roi berbère Syphax, de sa querelle avec son rival le roi Massinissa, puis de sa chute entre les mains des tyrans romains, pour finir par mourir captif dans la Rome impérieuse. Il commente :
« C’est ainsi que prirent fin sa souveraineté et son autorité. Il mourut prisonnier, loin des siens et de ses enfants. Tel fut le dénouement de sa politique de rivalité envers son compatriote et de son recours aux Romains. Et il me plaît — par Dieu ! — que telle soit la fin de toute tentative d’introduire l’étranger dans sa patrie pour s’en fortifier contre son propre frère. » (Vol. 1, p. 138)
Puis il nous raconte l’histoire de ces rois berbères qui œuvrèrent sous la bannière de Rome et lui facilitèrent l’installation :
« Cet homme romano-berbère, Juba II, qui soumit sa patrie à ses maîtres romains et les encouragea à s’en emparer alors qu’ils le tentaient depuis longtemps sans y parvenir… Ainsi, n’eussent été la trahison envers les siens de la part de certains chefs et la faiblesse de la ferveur nationale chez les princes, jamais un étranger n’aurait gouverné un autochtone, ni un intrus n’aurait dominé les gens du pays. » (Vol. 1, p. 209)
La fin des oppresseurs
La domination romaine prit fin dans ce pays avec une rapidité déconcertante. Qu’une occupation ayant duré près de six cents ans disparaisse si promptement est chose singulière. Notre historien en explique la cause, marchant sur les pas de ce que j’avais moi-même exposé dans Carthage en quatre époques :
« À mon sens, la rapidité de la conquête vandale n’a d’autre cause que l’aide que leur apportèrent les Berbères. La raison de cette aide est qu’ils abhorraient l’autorité de Rome et chérissaient l’indépendance. Ils tentèrent maintes fois de chasser les Romains, sans succès. Trouvant dans les Vandales un allié pour y parvenir, ils les aidèrent, se contentant de cette première partie de leur objectif, car ils se voyaient impuissants à réaliser la seconde : l’indépendance immédiate. Ils troquèrent donc une occupation contre une autre, appliquant le principe du moindre mal. » (Vol. 1, p. 285)
Puis il ajoute :
« Pourtant, le but des Berbères n’était pas de servir les Vandales, mais de chasser les Romains ; et ce but fut atteint. La pression romaine disparue, ils purent reconstituer leur force militaire et recouvrer leur vie indépendante… Si les Byzantins ne s’étaient point hâtés d’accourir en Afrique, les Berbères auraient été capables, à eux seuls, d’anéantir les Vandales et de s’assurer l’indépendance. » (Vol. 1, p. 298)
Elle mourut en reine
De nombreux historiens européens prétendent que la célèbre reine berbère, figure de proue de la résistance face aux conquérants arabes, connue sous le nom de « la Kahina », aurait offert sa soumission et sa conversion à l’islam au glorieux chef arabe Hassan ibn al-Nu’man, qui l’aurait refusée, exigeant sa mort. C’est là une imposture que notre illustre historien démonte ainsi :
« Il ne fait aucun doute que si elle avait demandé à embrasser l’islam, ce n’eût été que par désir de salut et non par foi. Mais le fait qu’elle ne l’a pas demandé est prouvé par le fait que si elle l’avait fait, Hassan ne l’aurait point combattue. Quiconque a la moindre connaissance de l’histoire de l’islam sait que les Arabes ne combattent qu’après avoir proposé l’islam ou le tribut. Comment dès lors concevoir le refus de Hassan alors qu’il ne combattait que pour cette fin ? »
Puis il ajoute :
« Quiconque observe l’histoire avec les yeux de la vérité verra en elle une perle dans l’histoire des femmes, de par sa sagesse politique, sa bravoure, sa noble défense de la patrie et sa constance dans les principes. » (Vol. 1, p. 343)
L’invasion hilalienne
Les historiens s’accordent presque à dire que la migration des tribus arabes hilaliennes vers le Maghreb fut une calamité douloureuse, emboîtant le pas au grand Ibn Khaldoun dans sa sévérité envers ces Arabes, qu’il dépeint sous les traits de la sauvagerie et de la destruction — descriptions qui pèchent par une évidente exagération.
Or, le professeur al-Mili, Arabe authentique et critique sagace, nous présente l’établissement des Arabes en Afrique du Nord sous un jour nouveau :
« C’est ainsi que s’acheva l’établissement des Arabes en Algérie, par le choix de leurs épées d’abord, puis par inclination mutuelle enfin. Les rois berbères leur concédèrent des terres, et l’Afrique du Nord s’adjoignit à la péninsule Arabique par les liens du sang, après l’avoir rejointe par la religion et la politique. »
Il commente ensuite l’affirmation d’Ibn Khaldoun selon laquelle les Arabes avaient laissé certaines régions « désertes et plus sauvages que le ventre d’un âne » en affirmant qu’il s’agit là d’une métaphore étrangère à la rigueur de l’histoire. Il écrit au sujet de ces événements :
« La responsabilité des maux de la guerre incombe aux Sanhadja, qui manquèrent de clairvoyance politique envers ces Arabes en raison des rivalités entre leurs propres dynasties. Les chroniqueurs arabes ont exagéré les dommages, puis en ont imputé la responsabilité aux Hilaliens, car ils écrivaient pour le compte de dynasties berbères… Les historiens français ont ensuite utilisé ces exagérations comme un escalier pour dénigrer les Arabes, se mettant à encenser les Berbères après les avoir accablés des pires opprobres durant les époques romaine et byzantine. »
Il conclut cette brillante étude en disant :
« L’influence des Hilaliens sur les Berbères fut d’ordre social, linguistique et génétique, tout comme l’influence des premiers conquérants avait été religieuse et politique. L’influence des Arabes sur les autres nations se distingue par le fait qu’elle ne découle d’aucune propagande politique, et qu’elle est éternelle comme les montagnes, ne disparaissant pas avec le déclin de leur puissance. » (Vol. 2, p. 119, 121, 122)
L’héroïsme
Peut-être ai-je prolongé cette incursion où nous avons suivi les pensées de Mubarak al-Mili. Le lecteur aura sans doute aperçu la stature de notre grand historien à travers ces courts extraits. Clôturons ce voyage par ce jugement philosophique qu’il formule sur la vie des nations et la genèse des États, à l’occasion de la naissance de l’Empire almohade :
« La tribu des Masmouda n’aurait pu exploiter les dons que Dieu lui avait accordés — la multitude, la fertilité du sol et l’imprenabilité des sites — si Dieu ne lui avait suscité l’un de ses fils : Muhammad ibn Toumert. Cet homme, plus on examine sa vie, plus on croit en la force de la nature innée. Quiconque bâtit la vie de sa nation sur cette base est un génie prodigieux. Quant à celui qui la bâtit sur la loi du gradualisme et de l’évolution, il n’est qu’un grand homme ordinaire. » (Vol. 2, p. 159)
En guise de conclusion
Ce n’est là qu’une goutte d’eau de cet océan. Retracer la vie de Mubarak al-Mili, analyser son œuvre et étudier ses pensées n’est point l’affaire d’un simple article, si long soit-il. C’est l’objet d’une étude profonde. Puisse ce numéro d’Al-Bassaïr être le prélude à d’autres recherches plus vastes. J’exhorte ceux qui détiennent une part de savoir sur la vie et les mérites de ce grand homme à s’empresser de la consigner. Combien s’appliquent ici les vers du prince des poètes arabes, Shawqi Bey :
N’est point vertueux en son âme
Celui qui nie le mérite de son bienfaiteur.
Mon cœur se sent impuissant, et pourtant ma plume ne m’a point habitué à la défaillance, à rassembler en ces mots de la fin tout ce qui s’agite en mon esprit autour de cette noble figure. Permettez-moi d’emprunter à l’immense héritage de Ben Badis l’une de ses phrases immortelles, qui exprime le sentiment de la nation algérienne, voire maghrébine tout entière, lorsqu’il écrivit à al-Mili :
« Si celui qui ranime une seule âme est considéré comme ayant ranimé l’humanité entière, que dire alors de celui qui a ranimé une nation tout entière ? Tu as ranimé son passé et son présent ; et leur vie, pour ses enfants, est la vie de son avenir. Par Dieu, le digne salaire de ton œuvre ne saurait être le remerciement des individus, mais bien la gratitude des générations. »
Que Dieu fasse miséricorde à al-Mili et à Ben Badis, et qu’Il accorde à la nation beaucoup d’hommes de leur trempe. Le peuple qui les a enfantés est capable de donner naissance à d’autres qui marcheront sur leurs traces. Une nation féconde ne devient jamais stérile.
Vive l’Islam ! Vive l’Arabie ! Vive la Patrie !
(Al-Bassaïr, 1er mars 1948)
